Le dernier rapport d’activité de l’UIPP (Union des Industries de la Protection des Plantes) dresse le bilan du marché des pesticides (appelés abusivement produits phytosanitaires) en France. Un business florissant mais destructeur pour les écosystèmes, la biodiversité et la santé.

Selon le rapport d’activité 2011-2012 de l’UIPP, « l’industrie phytopharmaceutique[1] a un rôle clé dans l’agriculture française. Notre industrie participe à la qualité du modèle alimentaire français, qui repose en grande partie sur une agriculture compétitive. Nos objectifs sont multiples : améliorer les rendements, protéger les cultures quel que soit le mode de production traditionnel ou biologique, et sa destination, marché intérieur ou export. Par ailleurs, nous contribuons à garantir sécurité et fiabilité en participant à la qualité et la quantité de la production alimentaire, en assurant à la fois des prix abordables pour les consommateurs et une rémunération équitable de l’agriculteur. »
Les objectifs phares sont énoncés de manière subtile en usant d’un langage édulcoré et rassurant, mais ne nous y trompons pas, il s’agit avant tout de produire toujours plus, coûte que coûte. A ce titre, Franck Garnier, président de l’UIPP, plaide pour « une agriculture française ambitieuse et compétitive. » Tout est dit.
Malheureusement, cette course effrénée au rendement et à la protection des cultures au détriment des écosystèmes va à l’encontre des équilibres naturels, pollue durablement les milieux (eau, sols, air, biodiversité) et affecte notre santé.
Une industrie chimique florissante
Alors que la biodiversité décline et que les affections de longue durée explosent, le bilan financier de l’industrie des pesticides est florissante. En effet, le chiffre d’affaire mondial de l’industrie des pesticides a augmenté de plus de 44%, en 5 ans à peine, avec un chiffre d’affaire annuel de plus de 40 milliards de dollars !
90 à 95% des volumes de pesticides vendus sont utilisés en agriculture. Les 5 à 10% restant sont destinés à des usages non agricoles (entretien des infrastructures routières et ferroviaires, entretien des parcs et des jardins publics, opérations de dératisation ou de désinsectisation, et usages domestiques) et seraient responsables de près de 40% des pollutions des eaux de surface.
La France : première utilisatrice de pestides en Europe
Aujourd’hui, la France est la première puissance agricole européenne mais c’est également la première exportatrice de pesticides au monde, la troisième utilisatrice au monde et la première en Europe… Un palmarès affligeant.
Au niveau mondial, le marché des pesticides est en nette progression, +15% en valeur malgré la présence des OGM dans de nombreux pays censés réduire l’usage de ces produits…
En France, en 2011, quelque 62 700 tonnes de substances actives ont été vendues, une hausse de 1,3% par rapport à 2010 tandis qu’en valeur la progression atteint +5% pour un chiffre d’affaires approchant 1,9 milliard d’euros (UIPP). Si le tonnage vendu en 2001 était supérieur (99 600 tonnes) cela peut notamment s’expliquer par :
- la forte diminution des usages de soufre et de cuivre (utilisés notamment en agriculture biologique) ;
- l’interdiction d’usage de molécules appliquées à de fortes quantités par hectare ;
- l’apparition de nouvelles molécules actives plus concentrées et plus puissantes qui nécessitent de plus faibles doses par hectare
- la démocratisation de meilleures pratiques qui permettent de réduire les usages.
Pourtant, depuis 2009, le tonnage stagne ou augmente (cas de l’année 2011). Comment peut-on expliquer cette hausse alors que l’IUPP déclare dans son rapport d’activité : « Aujourd’hui, les pratiques ont changé, l’agriculteur ne traite plus systématiquement ses cultures (…) Nous sommes maintenant de plus en plus dans une agriculture raisonnée qui prône en particulier l’utilisation de produits phytopharmaceutiques uniquement lorsque cela est nécessaire. »
En fait, le lobby des pesticides se cache de nouveau derrière les conditions météorologiques, « c’était déjà le cas en 2007, ce sera très certainement encore le cas en 2012 », souligne l’association Générations Futures. L’année 2011 a été particulièrement chaude et sèche, un temps défavorable pour l’émergence des maladies fongiques, mais davantage pour les ravageurs .
« En fait, cette hausse pointe surtout le manque total de volonté politique de pousser en profondeur un changement du système agricole qui conduit à l’immobilisme, à la reprise en main très nette de l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture (APCA) – et de ses représentants- et donc à un échec, à ce jour, du plan Ecophyto. » ajoute Générations Futures.
De 2010 à 2011, les ventes d’herbicides ont grimpé de 17 % et les ventes d’insecticides de 11 %. Ce n’est pas du tout une fatalité et de nombreuses techniques respectueuses de l’environnement existent (notamment utilisées en agriculture biologique et en biodynamie).
« Pourquoi ne pousse-t-on pas plus les techniques alternatives à ces produits potentiellement dangereux ? Pourquoi la France n’est pas plus agressive pour défendre un verdissement de la PAC au niveau européen ? Pourquoi favorise-t-on la mise en marché de semences enrobées qui ne fait que renforcer un système agricole intensif ? Pourquoi la France continue-t-elle à demander des dérogations à l’utilisation de certains pesticides ? Où est la cohérence ? » s’interroge Générations Futures.
« Alors que les mesures prises dans le cadre du Grenelle de l’environnement annonçait – 50% de pesticides en 2018, + 6% de bio en 2012 force est de constater que les résultats ne sont pas au rendez-vous. Nous comptons sur le nouveau Gouvernement pour savoir prendre les mesures qui s’imposent dans les mois qui viennent pour mettre au cœur de ses politiques publiques la protection de la santé et de l’environnement et la promotion de systèmes alternatifs respectueux de l’Homme et de la planète » déclare François Veillerette, porte-parole de Générations Futures.
Pesticides et mortalité des abeilles
Niant encore le rôle évident des pesticides sur la mortalité des abeilles, l’IUPP se borne à proposer l’instauration de « bonnes pratiques », à attendre d’autres études et à renforcer la coopération entre professionnels, bref, l’IUPP se complait dans l’inertie.
Pourtant, François Moreau, apiculteur et Président de la Société Régionale d’Apiculture des Bouches du Rhône nous indiquait, par expérience, que la mortalité des abeilles était fortement corrélée au type d’agriculture environnant les ruches. L’agriculture biologique n’engendre aucune mortalité anormale pour les ruches, au contraire des productions agricoles conventionnelles où la moitié des populations d’abeilles sont décimées.
Pesticides et perturbateurs endocriniens
En ce qui concerne les perturbateurs endocriniens, soupçonnés de jouer un rôle déterminant dans l’explosion du nombre de cancers hormonaux, l’IUPP botte également en touche tout en jouant sur la peur : « Une application excessive du principe de précaution qui conduirait à l’interdiction de substances suspectées d’être perturbatrices endocriniennes et sans analyser les possibilités éventuelles de substitution serait contre-productif et risqué. En effet, les molécules de substitution dont les effets sur la santé ne sont peu ou pas connus pourraient présenter des risques de santé publique, sans compter les conséquences sur les productions agricoles tant en qualité qu’en quantité. » Bref, pour l’IUPP, nous avons le sentiment amer qu’il faut laisser perdurer une agriculture imbécile et facile, dévastatrice pour notre support de vie, pour la biodiversité, pour les agriculteurs et les consommateurs en s’appuyant sur l’inertie du système législatif européen et en entretenant le flou sur les résultats des études sanitaires et environnementales. Un procédé qui n’est pas sans rappeler le cynisme de l’industrie du tabac.
Rappelons que l’UIPP, compte comme adhérents, des sociétés tristement célèbres dont BASF AGRO SAS, BAYER CropScience France, MONSANTO AGRICULTURE France SAS.
Notes
- Le vocabulaire employé n’est pas anodin et il s’agit bien de pesticides, terme peu attractif pour l’image des fabricants, que l’on cherche à faire oublier.
Auteur
Christophe Magdelaine / notre-planete.info









